De la Pologne à la Ruhr, puis au fond des mines françaises
Certaines familles polonaises ont rejoint les bassins miniers français après une génération passée en Allemagne. Leur histoire explique pourquoi le dossier d’un mineur en France peut d’abord conduire à la Ruhr, et pourquoi suivre toute la famille compte autant que retrouver l’homme descendu au fond.
Written by Arnaud Ruiz
Lorsque Kasimir Zgorecki arrive dans les bassins miniers français en 1922, sa famille a déjà connu une première migration vers l’ouest. Ses parents sont originaires de la région de Poznań ; lui est né en 1904 à Recklinghausen, dans la Ruhr allemande. La famille s’installe à Rouvroy, et le père et le fils travaillent pour la Compagnie des mines de Courrières à Billy-Montigny.1
La carrière minière de Kasimir est brève. Chaudronnier de formation, il se tourne vers la photographie et reprend en 1924 l’atelier et la librairie de son beau-frère. Durant l’entre-deux-guerres, il photographie la communauté polonaise des bassins miniers français. Ce migrant, qui avait suivi son père à la mine, devient ainsi l’un de ceux qui documentent les vies qui se construisent autour d’elle.2
Pour les descendants, ce lieu de naissance allemand peut constituer une surprise. Une famille dont la mémoire a retenu l’identité polonaise, et qui est enracinée en France depuis plusieurs générations, a parfois passé des années dans un troisième pays. C’est dans la Ruhr que les parents ont trouvé du travail, que des enfants sont nés et que des familles se sont établies avant de repartir. Comprendre ce chapitre antérieur change la direction que prendra ensuite la recherche généalogique.
Quitter les terres polonaises avant l’existence d’un État polonais
Lorsque les travailleurs de langue polonaise commencent à gagner la Ruhr en grand nombre au XIXe siècle, il n’existe pas de Pologne indépendante. Les partages de la fin du XVIIIe siècle ont réparti son territoire entre la Prusse, la Russie et l’Autriche. L’État polonais est rétabli en 1918.3
Beaucoup de ceux que l’on appellera par la suite les Polonais de la Ruhr viennent des provinces orientales de la Prusse, notamment de Posen, aujourd’hui associée à Poznań, de Prusse-Orientale, de Prusse-Occidentale et de Silésie. Citoyens prussiens, ils se déplacent à l’intérieur du même État. Après l’unification allemande de 1871, leur parcours reste une migration intérieure à l’Empire allemand. Leur langue et leurs origines polonaises coexistent avec leur citoyenneté prussienne.4
La population polonaise de la Ruhr est elle-même diverse : elle comprend des Mazures protestants, ainsi que des migrants catholiques venus d’autres régions.4
Les mines ont besoin de main-d’œuvre, et le recrutement à l’est se développe aussi bien par les relations personnelles que par les agents des employeurs. Les lettres et les nouvelles de ceux qui sont déjà dans la Ruhr aident parents et voisins à les rejoindre. Au fil du temps, ce mouvement concerne des centaines de milliers de personnes.4
Cela éclaire la contradiction apparente que l’on peut rencontrer dans un document français ultérieur. Un lieu de naissance allemand peut être celui d’un enfant de parents polonophones partis vers l’ouest pour travailler. Lorsque cet enfant arrive en France, la migration familiale a déjà commencé une génération plus tôt.
Une communauté polonaise prend forme dans la Ruhr
À Bochum, l’inscription Bank Robotników subsiste sur un mur d’Am Kortländer. La Banque des travailleurs polonais appartenait à un quartier où des institutions polonaises, notamment des bureaux syndicaux et des banques, s’étaient regroupées autour de l’ancien monastère des rédemptoristes. Le quartier était connu sous le nom de Klein-Warschau, ou « Petite Varsovie ».5

Cette inscription aide à mesurer l’ampleur de l’installation. Une banque et un syndicat répondaient aux besoins d’une population qui avait des salaires à gérer, des litiges à défendre et des raisons d’organiser ses propres affaires. La communauté s’était dotée d’institutions capables de durer au-delà du contrat d’un seul travailleur.
Le travail des femmes contribuait à faire vivre les ménages. À Bochum, les Polonaises trouvaient des emplois dans le nettoyage et le textile ; l’accueil de pensionnaires complétait aussi le revenu familial. L’évolution du rapport entre hommes et femmes montre comment cette installation s’est développée. Les chiffres cités par Porta Polonica font état de 39,7 femmes pour 100 hommes migrants en 1890, puis de 76,8 en 1910, à mesure que les familles rejoignaient les premiers arrivés.6
Les organisations polonaises suscitaient la méfiance des autorités. En 1909, un bureau central chargé de surveiller le mouvement polonais est établi à Bochum. Associations et réunions font l’objet d’une surveillance policière. La même communauté qui soutient la vie quotidienne d’une famille peut ainsi exposer ses membres au contrôle des autorités.6
L’inscription de la banque est un vestige de cette histoire d’organisation collective sous pression. Pour une famille qui quittera ensuite l’Allemagne, les années dans la Ruhr peuvent comprendre un mariage, la naissance d’enfants et une longue période d’emploi industriel. Partir pour la France, c’est quitter un lieu où existe déjà une importante communauté polonaise.
Pourquoi la France recrute des mineurs en Allemagne
La Première Guerre mondiale réoriente cette migration. La Pologne retrouve son indépendance, tandis que les bassins miniers français doivent faire face à la destruction des installations et à une grave pénurie de main-d’œuvre. Rétablir la production de charbon participe à la reconstruction du pays. La France cherche des travailleurs à l’étranger, et les employeurs jouent un rôle croissant dans l’organisation du recrutement. Le Comité central des houillères de France et la Société générale d’immigration contribuent à transformer cette demande en un système d’introduction de main-d’œuvre dans le pays.7
Le 3 septembre 1919, la France et la Pologne signent une convention d’immigration prévoyant un recrutement organisé, des contrats de travail et l’égalité salariale avec les travailleurs français. Cet accord favorise un nouveau courant migratoire en provenance de Pologne. À ces migrants s’ajoutent des mineurs polonais déjà familiarisés avec le travail industriel dans la Ruhr.8
En France, ces nouveaux arrivants expérimentés sont appelés les Westphaliens. Ils apportent un savoir-faire dans l’extraction du charbon acquis dans les mines allemandes, alors que beaucoup de ceux qui viennent directement de Pologne doivent apprendre le métier. Les Westphaliens sont donc particulièrement précieux pour une industrie qui cherche à rétablir sa production.9
Le recrutement s’étend à la Ruhr elle-même. Le Comité central des houillères de France ouvre un bureau à Duisbourg en janvier 1922. La chronologie publiée pour l’exposition Studio Zgorecki du Jeu de Paume estime qu’entre 100 000 et 130 000 travailleurs polonais westphaliens ont rejoint l’industrie française entre 1920 et 1925.1
Certains Polonais de la Ruhr gagnent l’État polonais reconstitué ; d’autres restent en Allemagne ou partent ailleurs en Europe occidentale.4 La France recrute pour un travail que beaucoup d’entre eux connaissent déjà.
Même un mineur expérimenté doit s’adapter. L’historien Philip H. Slaby constate que les hommes formés dans les mines allemandes produisent, dans un premier temps, moins de charbon que les ouvriers français chevronnés.10 Exercer un métier connu signifie malgré tout entrer dans un autre environnement de travail. Le transfert des compétences ne dispense pas d’apprendre le fonctionnement d’une nouvelle fosse.
En 1931, plus d’un demi-million de ressortissants polonais sont dénombrés en France, ce qui en fait la deuxième nationalité étrangère du pays après les Italiens. Ils vivent bien au-delà des bassins miniers du Nord, notamment dans d’autres régions minières et dans des zones agricoles.8 Les Zgorecki s’inscrivent dans une migration qui transforme la géographie de la présence polonaise en France.
S’installer sous le toit de la compagnie
Les compagnies ont aussi besoin de garder leurs recrues. Elles encouragent l’installation des familles en fournissant des logements qui permettent aux épouses et aux enfants de rejoindre les hommes déjà employés en France. Les corons, ces rangées de maisons de mineurs associées aux bassins miniers du Nord, deviennent des lieux où travail et vie familiale sont étroitement liés.9
L’étude de Slaby sur le Pas-de-Calais montre aussi à quel point les employeurs soutiennent délibérément cette installation. Les compagnies contribuent au financement des clubs polonais et de la vie religieuse, et concentrent parfois les ménages polonais dans certains secteurs de leurs cités. Les dirigeants espèrent qu’un environnement social familier incitera les travailleurs à rester. Ces dispositions renforcent aussi la séparation entre les migrants polonais et leurs voisins français.10
Les communautés ainsi constituées doivent beaucoup aux efforts des migrants eux-mêmes. Des commerces polonais ouvrent, des associations se développent et les journaux suivent leurs lecteurs vers l’ouest. Wiarus Polski quitte la Ruhr pour Lille ; Narodowiec s’établit à Lens. Les familles peuvent lire les nouvelles en polonais tout en vivant et en travaillant en France. L’enseignement du polonais contribue à transmettre la langue aux enfants, et la demande conduit à prévoir de tels cours dans les écoles fréquentées par un nombre suffisant d’élèves de même nationalité.3
L’influence de la compagnie s’étend bien au-delà du poste au fond. Slaby décrit un système destiné à retenir la main-d’œuvre en place et à contribuer à former la suivante, les enfants de mineurs grandissant à proximité de l’industrie. Le logement et le soutien culturel apportent des avantages concrets, intégrés aux calculs de l’employeur en matière de main-d’œuvre.10
Le changement de métier de Kasimir s’inscrit dans ce contexte. Une communauté de mineurs a également besoin de commerces et de services. Son beau-frère peut lui enseigner la photographie et lui transmettre un atelier au service de la population qui s’installe autour des fosses.2 Ce lien familial, qui l’aide à trouver un nouveau métier, rappelle utilement tout ce qu’une histoire migratoire peut contenir au-delà de l’emploi initial.
La famille absente d’une fiche d’emploi
Les femmes figurent également dans les dossiers du personnel des mines françaises. Une loi de 1874 interdit leur emploi au fond ; à Lens, beaucoup travaillent au jour comme trieuses, séparant le charbon des matières indésirables.11
Un cas publié par les Archives nationales du monde du travail révèle à quel point les informations sur une famille peuvent être inégalement consignées. Wladislawa Wisnicka, trieuse employée par la Compagnie des mines de Lens, arrive en France en 1931. Son mari, Jean Kozlowski, est arrivé en 1926. La fiche de personnel de Jean mentionne six enfants qui ne figurent pas sur celle de son épouse. Lorsque l’emploi de Wladislawa prend fin en 1932, sa fiche porte la mention « plus de travail ».11
La présentation des archives n’établit aucun lien entre ce couple et la Ruhr. Elle montre en revanche comment une famille peut arriver par étapes et être documentée de manière inégale. Lues ensemble, leurs fiches décrivent un ménage qui resterait en grande partie invisible dans le seul dossier professionnel de l’épouse. La mention de son départ clôt une période de travail rémunéré ; la suite de l’histoire familiale doit être recherchée ailleurs.
Quand le travail vient à manquer
L’installation en France ne garantit pas que l’on pourra y rester. La crise économique des années 1930 entraîne licenciements et départs. Le Musée national de l’histoire de l’immigration distingue les expulsions individuelles des rapatriements collectifs organisés, par lesquels des familles entières sont renvoyées en Pologne. Le recrutement avait encouragé les familles à construire leur vie près des fosses. Le retournement de la conjoncture peut désormais remettre en cause leur présence.8
Même le mot « retour » peut avoir des sens différents au sein d’un même ménage. Pour un parent né sur les terres polonaises, il peut désigner un voyage vers un lieu familier. Un enfant né dans la Ruhr ou en France peut, lui, partir pour un pays où il n’a jamais vécu. L’itinéraire européen d’une famille peut ainsi comporter plusieurs commencements, séparés par des années de travail et d’installation.
Remonter les archives en suivant toute la famille
Commencez par la personne la plus solidement identifiée en France. Relevez son nom exactement tel qu’il est écrit, sa date et son lieu de naissance, son conjoint, son adresse et son employeur. Distinguez la date du document de celle de l’événement qu’il décrit. Un document tardif peut évoquer une arrivée bien antérieure.
Les Archives nationales du monde du travail, à Roubaix, constituent un point de départ essentiel pour les dossiers du personnel minier. Leur guide généalogique précise les éléments nécessaires à une recherche utile : noms, renseignements de naissance, compagnie et période approximative d’emploi. De nombreux dossiers anciens du personnel des mines sont en ligne, mais la couverture et l’indexation restent incomplètes. Une recherche nominative infructueuse ne prouve pas qu’une personne n’y a jamais travaillé.12
Une fois une fiche trouvée, lisez-en toutes les faces et toutes les pages jointes. Distinguez la compagnie minière du numéro de fosse et de l’adresse du domicile. Recopiez les noms de lieux inconnus avant de chercher à leur donner une forme moderne. Conservez les variantes orthographiques jusqu’à ce que d’autres éléments montrent que les documents concernent la même personne. Un nom de famille identique est une piste ; la concordance d’une date de naissance, d’un conjoint et d’une succession d’adresses permet une identification bien plus solide.
Recherchez ensuite l’ensemble du ménage. Comparez les dossiers des conjoints et suivez dans le temps les lieux de naissance des enfants. Utilisez les recensements, l’état civil et les dossiers relatifs aux étrangers pour combler les intervalles. Signalez honnêtement les lacunes : la fin d’un emploi dans une mine peut être suivie d’un autre travail, d’un déménagement en France ou d’un départ à l’étranger.
Dans le Pas-de-Calais, le guide des archives départementales consacré aux étrangers recense des documents municipaux de population et de police ainsi que des fonds départementaux. Leur conservation est variable. Renseignez-vous sur la commune et la période précises, sans supposer que les collections d’une ville ont leur équivalent partout. Les recherches sur la naturalisation peuvent nécessiter de consulter les Archives nationales, car la plupart des dossiers départementaux de naturalisation du Pas-de-Calais n’ont pas été conservés.9
Si les indices conduisent à la Ruhr, poursuivez la recherche dans la bonne commune allemande. Les archives municipales de Bochum, par exemple, proposent des instruments de recherche pour les anciens registres de naissances, de mariages et de décès, tandis que les doubles des registres sont conservés aux archives d’État à Detmold.13 Chaque commune nécessite sa propre recherche.
Enfin, établissez aussi précisément que possible le lieu d’origine à l’est. Conservez à la fois sa forme historique et son équivalent moderne vérifié. Remontez à partir des personnes déjà identifiées, en particulier des parents nommés dans les actes d’état civil. Passer directement d’un patronyme français à une famille de nom semblable en Pologne risque de faire perdre la génération allemande qui permettrait de confirmer ou d’infirmer le lien.
Retrouver le cadre de vie autant que la personne
Les dossiers du personnel et l’histoire d’une mine répondent à des questions différentes. Le Centre Historique Minier de Lewarde conserve des archives de compagnies qui peuvent éclairer le recrutement, le logement et l’organisation du travail. Son guide des archives oriente les demandes concernant les dossiers individuels du personnel vers les Archives nationales du monde du travail ou l’Agence nationale pour la garantie des droits des mineurs.14
Utilisez FranceArchives pour repérer les fonds, puis vérifiez l’établissement qui les conserve, l’employeur et les dates. Lens et Aniche étaient deux compagnies distinctes. Leurs archives ne sont pas interchangeables, aussi proches que puissent paraître leurs exploitations sur une carte actuelle.
Les dossiers de dommages de guerre offrent un autre moyen de comprendre une adresse. Dans le Pas-de-Calais, les demandes d’indemnisation des compagnies minières comprennent des plans et des informations sur les cités, les écoles et d’autres biens des compagnies.15 Une adresse datée, relevée dans un document familial, peut être comparée à ces plans pour reconstituer le cadre de vie d’un ménage. Lisez les documents en tenant compte de leur fonction : une demande d’indemnisation décrit des pertes, une fiche de personnel sert un employeur et un rapport de police consigne le point de vue des autorités.
Les photographies de Kasimir Zgorecki offrent un autre regard sur les communautés qui se sont constituées autour de ces lieux de travail. Les personnes qu’il photographie apparaissent avec une vie qui dépasse leur emploi, dans des images réalisées par un homme dont la propre famille a parcouru le chemin de la Ruhr aux bassins miniers français.2
Pour les descendants, la découverte la plus révélatrice peut être le document qui relie ces deux lieux : un lieu de naissance indiqué sur une fiche française, un acte de mariage allemand ou le nom d’un parent qui conduit plus à l’est. Suivez ce lien avec soin. La famille dont le souvenir s’est transmis en France avait peut-être commencé son voyage vers l’ouest une génération avant que quiconque y arrive.